Clément Bessaguet, la gagne au bout du canon

Vainqueur du Globe de Cristal 2019 en tir de vitesse olympique, membre du Top 3 mondial, Clément Bessaguet porterait peut-être, depuis quelques semaines, une médaille d’or autour du cou. L’un des grands favoris des JO de Tokyo, finalement reportés, a digéré sa frustration et monte en puissance après six mois sans compétition officielle. A 29 ans, le Montpellierain qui s’entraîne près de Marseille a l’œil rivé sur ses nouveaux objectifs. Parce qu’il ne vibre que pour elle. La compétition. Portrait d’un champion au parcours totalement atypique.

Le regard est fixe. Son visage immobile, comme figé. Son bras tendu ne bouge pas d’un millimètre. Soudain, le geste est foudroyant. Chirurgical. Les claquements résonnent contre les murs en pierre. Efficace, précis, Clément Bessaguet a atteint ses cibles. Il ne montre aucune émotion après cette séquence de quelques secondes, parfaitement exécutée. Une de plus. Après des dizaines, des centaines de milliers d’autres.

Clément Bessaguet - CTPN

©FFTir/Yan.Chetrit

L’un des meilleurs tireurs du monde en vitesse olympique est un aigle à sang froid. Au regard perçant. Qui s’entraîne au bout d’une route cabossée, en pleine garrigue au milieu des collines d’Allauch, petite commune au nord de Marseille. Le club de tir Provence Nemrod est un grand bâtiment blanc, encaissé dans la rocaille. Au sous-sol, le soleil baigne les cibles alignées à 25 m. Sur le pas de tir, couvert, Clément Bessaguet répète les gestes, modifie parfois un détail, pour atteindre l’inaccessible. C’est à dire la perfection. Car il n’est pas rassasié. Jamais. Il lui en faut plus. Plus encore que le prestigieux Globe de Cristal, la finale des coupes du monde, remportée l’an dernier.

WCF Putian Cibles 2019 - Bessaguet

Finale des coupes du monde en 2019 – ©FFTir

« Une médaille aux Jeux, quel que soit le métal, c’est encore plus beau que le Globe », affirme le numéro 3 mondial.

Mais quand Clément parle de médaille, il n’y en a qu’une qui compte à ses yeux. Elle est jaune. Et une seule ne suffit pas.

« J’étais au taquet l’été dernier, quand les Jeux auraient dû avoir lieu. C’est frustrant. J’ai tourné la page. Il faut maintenant attendre dix mois, cela paraît interminable. Mais je sais que mes adversaires allemands et chinois ne progresseront pas plus vite que moi. J’ai toujours la même ambition, gagner l’or à Tokyo 2021. Puis à Paris en 2024, quand j’aurais 33 ans, l’âge de la maturité dans ma discipline. »

Tokyo puis Paris ? Clément Bessaguet ne fanfaronne pas. Il est un compétiteur hors norme et n’imagine pas d’autres hypothèses que la victoire. Elle est son moteur. Son logiciel unique.

« Il est très impatient d’aller au combat. Il faut parfois le tempérer et c’est compliqué », confirme Audrey, la compagne de Clément.

Une envie de gagner qui coûte souvent à Audrey des paris qu’elle relève un peu trop vite.

« Il est capable parier sur le dénouement d’un film, par exemple. Mais quand il est sûr de lui. Evidemment, il ne manque pas, ensuite, de me rappeler sa victoire… » sourit-elle.

Une hargne, un goût de la victoire transmises par le papa, Thierry. Très tôt, Clément a détesté la défaite… surtout contre son propre père !

« Au tennis, lorsque je le battais, il lui est arrivé de balancer sa raquette de colère ! Même lorsque nous jouions aux cartes ou à un jeu de société, aucun de nous deux n’acceptait de perdre. L’atmosphère était un peu tendue… » sourit Thierry.

Nathalie, la maman et Thierry ont toujours voulu que Clément fasse du sport. Judo, tennis, ping-pong… Mais il aura un coup de foudre… pour le tir. Un sport qu’il débute pourtant par hasard, à 15 ans. En à peine trois ans, il intègrera l’équipe de France. Un parcours fulgurant, comme la balle qui jaillit de son pistolet.

Famille C.Bessaguet

La maman et le petit frère de Clément à Bologne (2019)

Retour fin 2005. Clément est un adolescent qui doit, la mort dans l’âme, obéir au docteur. Il est contraint d’arrêter le foot au moins trois mois, voire plus. Car il grandit trop vite et souffre de douleurs aux genoux. Le ballon rond roulera sans lui. Pourtant, le foot, c’est le sport qu’il aime, qu’il pratique depuis l’enfance à Saint-Gely-du-Fesc, au nord de Montpellier, sa ville natale. Il y a une cible, déjà, mais celle-là mesure 7m32 de large et 2m44 de haut. Avec un filet et au milieu, un gardien de but. Mais il n’y a pas le choix. Trois mois, c’est une éternité à cet âge. Alors il faut compenser. L’occuper pour lui changer les idées. Parce que Clément a besoin de se défouler. Il aime le sport et la compétition. Il n’est pas un hyperactif mais presque. Alors que faire sans pour autant courir ? Comment éviter la crise nerfs en plus de la crise de croissance ? La famille cherche une idée. Elle viendra d’une banale conversation à la sortie de l’école avec une maman dont la fille pratique … le tir.

La révélation

Il y a bien un club, pas loin de la maison. La Société de Tir de Montpellier, à un quart d’heure de voiture. Même si, pour se défouler, le tir, ce n’est pas l’idéal. Mais Clément est curieux. Le tir ? Pourquoi pas… Ce sera une révélation ! Un amour instantané ! Au bout de trois jours ? Trois semaines ? Non. Au bout de quelques secondes.

« Les entraineurs lui ont tout d’abord fait essayer une carabine. Il n’a pas aimé. Ils lui ont alors proposé le pistolet à air comprimé. Il a eu la banane immédiatement », se souvient son père.

Clément adore. Un soulagement… Car, en plus, cette activité ne sollicite pas ses genoux.

« Dès que j’ai tiré ma toute première balle, ma mère a vu mon sourire. Elle a compris. Pour moi, à cet instant, il n’y avait plus que le tir. Je me suis dit que si je devais reprendre le foot, ce serait en dilettante. Le tir devenait la priorité » se souvient Clément.

CdF 2008 Cadets - C.Bessaguet

Championnat de France 2008 – Catégorie Cadet

Au bout de quelques semaines, les entraineurs du club de Montpellier constatent l’évidence. Le gamin a des facilités. Très vite, il dispute des compétitions à l’étranger.

« Nous, parents, devions signer des autorisations pour qu’en tant que mineur il puisse quitter le territoire avec une arme ! » s’amuse Thierry.

La progression est rapide, linéaire. Jusqu’à la consécration, l’an dernier. A Putian, en Chine, Clément est devenu le meilleur lors de la plus compétition la plus importante. Le Globe de Cristal est posé en évidence, à la maison, dans le salon. Une belle récompense aussi pour Hervé Carratu, l’entraineur de Clément encore impressionné, malgré toutes les années passées ensemble, par la capacité de son athlète à résister à la pression.

« Je lui apprend à prendre du plaisir dans l’émotion. En le mettant le plus possible en situation d’inconfort. Pour qu’il prenne conscience que, même quand les sensations ne sont pas bonnes, il peut performer. Cela accroit sa confiance »

Outre son envie de gagner, ses facilités à utiliser la pression de façon positive, Clément est doté de qualités exceptionnelles. Sa capacité d’adaptation, notamment. Qui lui permet, si le pistolet n’arrive pas au centre de la cible, de se corriger dans un temps très court.

« En 4 secondes, il doit monter le bras, tirer sur 5 centres de cibles espacées de 75 cm. La capacité musculaire pour contrôler ses mouvements en si peu de temps est un aspect technique essentiel dans le tir », poursuit Hervé Carratu.

C.Bessaguet ©FFTir/J.Heise

Et dire que sans une conversation banale de sortie d’école lorsque Clément avait 15 ans, sans la présence d’un club près de la maison familiale, il n’aurait probablement jamais essayé le tir… D’ailleurs, Thierry et Nathalie ont vite été rassurés. Sa passion n’a jamais empiété sur les études. Clément a mené les deux de front, jusqu’à une licence en génie électrique. Pour exercer une activité professionnelle en parallèle.

« Le tir exige énormément d’énergie. Mais aucun tireur ne vit de sa discipline. Il faut travailler à côté. Mais j’aime beaucoup mon métier »

Clément est actuellement technicien en génie électrique sur un site protégé, à Fos sur Mer. Il répare des lignes à haute tension et s’entraine dès qu’il le peut. A l’approche des compétitions, ses semaines sont aménagées pour qu’il puisse se préparer. Mais souvent il cumule le boulot et le tir le même jour. Qui devient alors très long. Plus l’escalade, qu’il pratique assidument, notamment pour l’équilibre. L’organisation serait peut-être plus simple si Clément intégrait le Pôle France à Bordeaux. Mais il est trop autonome.

« Je n’aimerais pas que l’on me dise de m’entrainer à telle ou telle heure. Je veux organiser moi-même mon temps et j’ai trouvé mon équilibre dans mon club. »

Un club où il côtoie au quotidien ceux avec qui il progresse. Hervé Carratu, l’entraineur et Jean Quiquampoix. Clément est aujourd’hui classé 3e mondial, Jean 4e. Ensemble, ils ont remporté le championnat d’Europe 2019 par équipe avec également Boris Artaud.

CdE Bologne - Artaud Quiquampoix Bessaguet Carratu

Championnat d’Europe à Bologne en 2019 – ©FFTir/J.Heise

« Clément n’est pas stressé avant une compétition. Ou alors il le cache bien ! Il a cette étonnante capacité à être détaché juste avant l’événement. Puis il plonge dedans très vite. Si je devais qualifier Clément d’un mot, je dirais méticuleux », raconte Jean Quiquampoix.

Après le confinement, puis la pause estivale, Clément est monté en puissance. Les prochaines compétitions sont prévues à la fin de l’hiver. Une coupe du monde à New Delhi en mars puis une autre en avril, en Corée du Sud. Et les JO.

« C’est une année importante. Nous allons nous adapter. Nous n’irons probablement pas en vacances d’ici là, ou alors pas loin et pas longtemps », sourit Audrey.

L’objectif : le pic de forme après Noël. En avril, il a connu le pic de méforme. Plusieurs journées au lit, épuisé et complètement à plat. Mais au moins, c’est fait, il l’a eu, le coronavirus. Une vraie angoisse.
« J’étais attentif à ma respiration. Elle est évidemment très importante dans le tir. J’avais peur que la maladie atteigne mes capacités pulmonaires. Heureusement, il n’y a eu aucune conséquence. »

Il peut y avoir la guerre dehors …

Pour rattraper trois mois sans véritable entraînement lors du premier semestre de cette étrange année 2020, Clément repart en chasse. De cette perfection, qu’il tutoie depuis tant d’années. Mais pas seulement. D’un sponsor, également. Qui pourrait l’accompagner. Et lui offrir une aide financière pour acheter du matériel afin d’optimiser sa préparation physique ou des compliments alimentaires. Et surtout pour compenser les pertes de salaire d’une évolution professionnelle qu’il ne peut obtenir pour cause d’absences fréquentes dues aux entrainements, alors qu’il satisfait pleinement ses employeurs.

Sur les hauteurs de Marseille, Clément se concentre, avant une nouvelle série. Parfaitement de profil, le poignet bien verrouillé. Il déclenche. Puis ressort de sa bulle après une nouvelle série parfaite. Sa capacité de concentration, une qualité essentielle au tir, est aussi une de ses grandes forces. Et même un atout dans la vie de tous les jours !

Clement Bessaguet-Guy Noel - Jean Quiquampoix

Clément Bessaguet et Jean Quiquampoix au CTPN avec Guy Noël le président – ©FFTir/F.Pervillé

« Quand je bouquine, il peut y avoir la guerre dehors, cela ne me pose pas de problèmes. »

Et quand il tire, Hervé Carratu peut faire racler des chaises, lui envoyer des boites de cartouche vides sur la tête ou le pousser légèrement, rien ne le perturbe. Les fameuses situations d’inconfort que souhaite l’entraîneur. Et si Clément sort de cette bulle, il y retourne aussitôt. En une ou deux secondes. C’est justement ce qui fascine le grand public et les tireurs amateurs.

« Dans notre discipline, le public est souvent impressionné par notre faculté de concentration. Tout se joue au millimètre et la tension est maximale. Le tir a, notamment pour cela, une très bonne image. Pas du tout inquiétante sous prétexte que nous manipulons des armes », justifie Clément.

En France, le tir est néanmoins confronté à un déficit de notoriété. Il est pourtant le 4e sport individuel le plus pratiqué au monde ! Et les Chinois sont des adversaires coriaces. Qui, eux, ne pensent que pistolet, cible, tir, concentration, récupération. Car les meilleurs sont, eux, professionnels. Les Allemands, aussi.

Remporter le Globe de Cristal est donc, pour Clément, une performance encore plus exceptionnelle ! Celle d’un tireur qui s’entraine à l’heure du déjeuner pendant ses jours de repos ou en horaires aménagées.

Au milieu de la garrigue, un technicien en génie électrique perturbe légèrement la faune locale en tirant ses cartouches. Mais les insectes et autres lapins n’ont pas à s’inquiéter. Les balles atteignent toujours leur objectif. L’acuité visuelle de Clément est d’ailleurs hors norme. 12/10 aux deux yeux ! Bien au-delà de la moyenne. Digne des pilotes de chasse ! Et si Clément est toujours en chasse, c’est après les records et les médailles. Ses prochaines cibles sont déjà en visée…

C.Bessaguet_©Yan.Chetrit_2

©FFTir/Yan.Chetrit

Écrit par Fabrice David

PALMARES :

2019

  • Vainqueur Globe de Cristal (Putian)
  • Médaille OR : championnat d’Europe par équipes (Bologne)
  • Médaille ARGENT : coupe du monde (Munich)
  • Médaille BRONZE : Jeux Européens (Minsk)

2018

  • Médaille Or : coupe du monde (Guadalajara)

2017

  • Médaille ARGENT : finale des coupes du monde (New Delhi)
  • Médaille ARGENT : Coupe du monde (Gabala)

2011

  • Médaille OR : champion d’Europe Junior (Belgrade)