Mélanie Couzy : « J’aime être surprise … »

Au bout d’une interminable route en terre, à travers la pinède, qui rejoint le stand de tir de Cestas, Mélanie Couzy se gare le long des champs de carotte, à perte de vue. Au loin, une base militaire. Du coffre de son véhicule, elle sort son fusil, ses cartouches, son équipement. Et deux balles de tennis. Avant d’entrer dans sa bulle.

A quelques mois des Jeux de Tokyo, la jeune femme n’anticipe pas. N’imagine pas ce que sera la compétition. Sa compétition. Celle d’une vie. Elle préfère découvrir. Question de caractère…

« Le tir, c’est une histoire de famille. J’étais prédestinée… »

Enfant, la petite Mélanie en a passé, du temps, dans les forêts de Sologne. Son père, comme son grand-père, étaient gardes-chasse. Alors le tir, c’est son univers. Elles ne doivent pas être nombreuses, les fillettes de douze ans qui ont tiré leurs premiers plateaux dans un poulailler avec un fusil 12 millimètres ! Les plateaux étaient lancés par Pascal, son papa, et le poulailler était vide…

Mélanie attend ensuite d’obtenir sa licence pour commencer, enfin, en club, avec la fosse universelle. Puis, années après années, elle se frotte aux compétitions.

« Mais l’idée d’en faire au plus haut niveau ne m’a jamais traversé l’esprit… »

Jusqu’à ces dernières années. Voir les autres aux Jeux Olympiques de Rio, en 2016, a commencé à la titiller.

©FFTir/J.Heise

« Par rapport à eux, je voyais que je n’étais pas loin. C’est juste après ces Jeux que je me suis dit pourquoi pas moi ? »

Mélanie est une mordue de compétition. Donc ce qui devait arriver… Elle flirte avec le plus haut niveau, obtient sa place pour Tokyo. Et en plus, le destin lui fait un clin d’œil.

« L’été dernier, je n’étais pas prête. Notamment à cause de soucis personnels. Le report des JO d’un an a été une bonne surprise. Je l’ai vu comme une bonne étoile. »

Son entraineur, Stéphane Clamens a finalement été rassuré :

« Ce n’était pas la Mélanie que je connais depuis plus de quinze ans. Et finalement, tant mieux, parce qu’elle a évolué depuis. Dans quelques semaines, à Tokyo, je suis certain qu’elle sera à 100%… »

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Championne et diplômée

Mélanie, les cheveux blonds réunis en chignon au sommet du crâne, débute ses journées d’entrainement en réveillant ses muscles et ses reflexes avec deux balles de tennis. Le regard fixe, la nuque légèrement penchée, la championne est calme. Mais l’intensité monte. Dans son visage encore poupin, ses yeux ne trompent pas. Ceux d’une jeune femme volontaire qui adore la compétition. Cette semaine-là, elle tire à Cestas, en Gironde. Affiliée au CREPS de Bordeaux, elle choisit souvent elle-même son lieu d’entraînement. Soit le CREPS, qui lui permet de s’entraîner plus souvent et où elle y côtoie d’autres membres de l’Equipe de France et son entraineur, Stéphane Clamens. Soit le Ball Trap de Cernay, près du Mulhouse, où elle est licenciée. Mélanie n’a aucune attache familiale avec l’Alsace. Mais elle a voulu s’inscrire dans le club de fosse olympique le plus grand, le plus moderne de France. Même s’il faut traverser le pays dans sa largeur pour y accéder !

Mélanie Couzy

©FFTir/F.Chales

« C’est la preuve que c’est une ambitieuse et une grosse bosseuse. Elle mène sa barque et sait où elle veut aller. Elle est très autonome », insiste Clamens.

Dans son petit coin d’Alsace, Mélanie retrouve des proches. Ses habitudes, sans prétention. A son image.

« Elle loge dans un petit appartement au-dessus du club. Quand elle est chez nous, nous parlons beaucoup mais essentiellement de tir. C’est quasiment toute sa vie. Elle ne vient jamais à l’entrainement à reculons. C’est une grande pro », dit Pierre Wenger, président du BT Cernay, « papa alsacien » de Mélanie.

Courageuse, bosseuse, professionnelle. Parfois un tout petit peu trop ?

« Il arrive que, quand elle se sent bien, elle veuille aller plus vite que la musique. Et qu’elle se précipite, ce qui peut la mener à commettre une faute. Je le luis dis. Elle accepte très bien les conseils ou remarques », poursuit Pierre Wenger.

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Mélanie la double facette…

« A l’entrainement, je m’énerve trop vite. J’ai du mal à admettre de ne pas y arriver. Je m’acharne pour essayer de rattraper une erreur. C’est le meilleur moyen d’en commettre d’autres. »

Stéphane Clamens ose même employer cette expression que tous les entraineurs redoutent chez leurs champions…

« C’est vrai qu’il lui est arrivé de péter les plombs. Elle est impulsive… »

En revanche, en compétition, elle est calme, posée, concentrée.

« Elle sait prendre sur elle. En effet, elle a vécu, il y a quelques années, une mauvaise expérience qui, avec du recul, lui a servi. Elle est tombée, moralement, très bas. Cela l’a fait mûrir, d’un coup », raconte Marie-Claude, maman de Mélanie.

A l’abri de « la grosse tête »

Quand elle ne s’entraine pas, Mélanie est adjointe de sécurité près de Tours, pendant l’équivalent de trois mois de l’année.

« Toute petite, elle disait qu’elle voulait être policière. Avant même de parler de tir. Elle travaillait très bien à l’école et a mené de front études et sport de haut niveau », sourit Marie Claude.

Sur le CV de Mélanie Couzy, un DEUG de STAPS option « activité physique adaptée et santé ».

Et le diplôme de gardien de la paix, qu’elle doit encore valider en intégrant une école, après les JO. Elle mènera les deux de front jusqu’en 2024… Son autre objectif. A moins que…

« Il n’y a qu’une chose qui m’empêcherait de faire les Jeux de Paris : être maman. Je ne me sens pas capable de mener une carrière de sportive de haut niveau en ayant un enfant. Pour l’instant, je n’en ai pas et suis célibataire. Mais j’ai 31 ans. On ne sait jamais … »

En attendant, Mélanie aime quand ça bouge. Elle pratique le crossFit, discipline moderne et très complète, qui combine force athlétique et endurance. Courir, ramer, grimper, soulever….

Mélanie Couzy

©FFTir

« Cela forge le caractère. Les efforts sont courts et difficiles. Je trouve que cela se rapproche de la fosse olympique. C’est un complément idéal ! »

Sur le site de Cestas, souvent venteux, elle prend quelques secondes, deux, trois, pas plus, avant le « Ah », pour appeler le plateau. Ses ongles colorés serrent la crosse moulée à sa main. La rotation du buste est rapide. Jamais brutale.

Elle se sent prête.

« Tokyo ? Je m’y plonge, doucement. Mais sans plus. De caractère, j’aime vivre au jour le jour et pas tirer de plans sur la comète. C’est le meilleur moyen de se planter… Je préfère découvrir. Et être surprise… »

Pendant les JO, sa plus grande supportrice ne la regardera pas. Impossible, pour Marie-Claude de supporter une telle pression.

« Je tournerai en rond, quelque part. Lorsqu’elle a gagné les championnats d’Europe, j’avais éteint mon portable. J’ai appris la victoire de ma fille une heure après, en rallumant l’appareil et en voyant défiler  les sms des amis », se souvient-elle avec la voix qui tremble d’émotion rien qu’au souvenir de ces instants.

A Tokyo, si, évidemment, tout peut arriver, il y a une chose dont Mélanie est à l’abri.

« La grosse tête… Jamais elle ne l’aura ! Elle est humble. Très douce. Une peu soupe au lait si on la titille. Elle peut partir très vite. Mais c’est rare… » sourit à nouveau Marie-Claude.

Écrit par Fabrice David


Palmarès

2018

Médaille d’argent en coupe du monde par équipe mixte (USA)

Médaille de bronze en coupe du monde (USA)

Médaille d’or au championnat d’Europe (Autriche)

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